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Sur la piste de nos ancêtres (5ème partie)

par Philippe Barjaud

La vie quotidienne dans une villa gallo-romaine…

 

Dans l’article précédent, j’ai rappelé que territoire actuel de Capestang a compté plus de quarante « villae » ou fermes datant de l’époque de la Province romaine de Narbonnaise, mais que la plupart ont entièrement disparu, mis à part, çà ou là dans la nature, quelques fragments couleur brique, à condition qu’ils ne proviennent pas, le plus souvent, du remblaiement récent d’un chemin de terre…

 

S’ils n’offrent que peu d’intérêt pour le commun des mortels, je suis moi-même toujours ému de tenir dans mes mains un de ces petits bouts de terre cuite. Ces quelques grammes de matière sont pour moi une véritable machine à remonter le temps. J’essaye d’imaginer le vase auquel a appartenu ce tesson, le menu du fermier qui a dégusté ce coquillage. Ce n’est pas Pompéi, où la vie a été figée en une seconde par l’éruption, seulement Capestang, mais je tente quand même… suivez-moi.

(les numéros renvoient au montage photo d’illustration).

 

Voici un morceau de brique d’une forme bizarre (1). C’est de toute évidence un morceau de tegula, l’une des deux sortes de tuiles qui couvrait une habitation, en forme de gouttière plate. Sur la tegula coulait l’eau de pluie, alors que l’imbrex, analogue à une tuile canal actuelle, recouvrait le joint entre deux tegulae. À notre époque, c’est la tuile dite « romaine » qui remplit les deux fonctions en une seule pièce.

 

Un autre gros morceau de brique (2). Il appartenait à un dolium, une énorme jarre, d’une contenance allant jusqu’à 3000 litres, destinée à la conservation des céréales, de l’huile ou du vin. Son épaisseur pouvait atteindre 5 cm, et son diamètre 1,80 mètre. On peut en voir, entières, à l’oppidum d’Ensérune. Donc là, il devait y avoir une exploitation agricole.  

 

Maintenant, deux pierres, dont un côté présente une surface d’usure très lisse (3). Ce sont deux débris de meules, en grès à gauche et en basalte à droite, pour moudre les céréales en farine. Celle en basalte provient à coup sûr des carrières antiques du Cap d’Agde, aujourd’hui recouvertes par la station balnéaire.  

 

Un peu plus loin, je tombe sur de nouveaux indices… Apparemment, je suis passé de la ferme à la cuisine, vu la vaisselle cassée… Il y a là des petits tessons de toutes épaisseurs et couleurs, de la poterie grossière non vernissée (4), ou de la céramique fine (5), du type de celle qui était fabriquée à Millau dans les ateliers de la Graufesenque.

 

Je dois maintenant me trouver sur le local des poubelles, car le sol est jonché de petites coquilles Saint-Jacques (6). Il s’agit du « Pecten glabre », encore appelé peigne ou pétoncle, que l’on pêchait dans l’étang de Capestang lorsqu’il était encore salé. Les Romains raffolaient de ce coquillage, de même que de l’huître plate de Méditerranée, et d’une espèce de bigorneau. Mais aussi de viande, vu cet os de bovin…  

 

Ils ont dû avoir soif, également, en témoigne ce morceau d’une anse d’amphore (7), sans doute remplie de vin de l’exploitation, une activité qui s’est poursuivie sans interruption jusqu’à nos jours ! Très réputé, le vin de Gaule était exporté dans la péninsule italienne, en Égypte, et même jusque dans le sud de l’Inde ! Cette amphore a dû être fabriquée au village de potiers découvert à Sallèles d’Aude, et mis en valeur au Musée Amphoralis.

 

Levés de table, enfin, plutôt de leur banquette, ils se sont sûrement lavé les mains dans une magnifique vasque de marbre blanc, dont ne subsiste que ce fragment (8), et qui ne peut provenir que de Toscane, de la région de Carrare…

 

Ainsi, quelques modestes « cailloux » et coquillages m’ont suffi pour esquisser à la fois une géographie de la région et de ses zones de production, et un tableau de la vie quotidienne dans une villa romaine de la région de Capestang. La construction n’est plus, mais des ceps de vigne s’y trouvent toujours, bien vivants, eux. Les pampres dressés vers le soleil, les racines plongeant dans le passé lointain. Comme nous, d’ailleurs, ancrés dans le présent, projetés vers l’avenir, mais sans oublier d’où nous venons, et ce que nous devons à nos ancêtres défricheurs.

 

 Rappel

 L’acte de fouiller, y compris la prospection de surface, est rigoureusement encadré par le Code du patrimoine, qui interdit de réaliser des fouilles archéologiques ou des sondages sans en avoir au préalable obtenu l'autorisation, et ordonne d’alerter le maire de la commune en cas de découverte fortuite de vestiges archéologiques. Les objets illustrant cet article seront remis en place, là où ils ont été trouvés.

 

Pour aller plus loin…

 - « Le site préromain d’Embonne : une antique fabrique de meules au Cap d’Agde », in « Études Héraultaises n°1974-1, Raymond ARIS, 1974

 - « Production et consommation des céramiques communes de la colonie romaine de Narbonne (IIe av./Ve de n. è.) », Corinne SANCHEZ, 2009  

 - « L'atelier de Sallèles d'Aude et son évolution dans le temps », Fanette LAUBENHEIMER, 2001(sur Persée)

 - « Des coquillages au menu romain », Anne BARDOT-CAMBOT, Thèse, 2015

 - « Le vin gaulois de Narbonnaise, exporté dans tout le monde romain, sous le Haut-Empire », Fanette LAUBENHEIMER, 2001 (sur Persée)

 

Illustrations

Les débris de tegula (1), meule (3) et amphore (7) ont été visualisés en rouge, sur les dessins ci-après. Celui de la meule a été artificiellement « éclaté », pour comprendre son fonctionnement.

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